Ended
Kenny Dunkan
Keep Going!
Mar 6 – Apr 24, 2021
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Les Filles du Calvaire is delighted to present Kenny Dunkan’s first solo exhibition at the gallery. A former resident of the Villa Medici, Dunkan envisions Keep Going! as an initiatory journey teeming with images, sculptures and videos. Drawing from Caribbean culture, fashion and design, he develops a performative and hybrid work that questions colonial heritage and fragmented identity.
Cartography of the Intimate by Simon Njami (writer, narrator, essayist)
Despite a layout that appears chaotic, bringing together fragments that constitute so many elements of a very carefully staged puzzle, intimacy is indeed what is at play here. The exhibition’s theatricality is there to surprise, destabilise, disorient. The artist moreover endorses chaos and assumes its reality by quoting Édouard Glissant: “Chaos is beautiful when one understands that all its elements are equally necessary.” But instead of following Glissant in the development he conceived of the cultures of the world, I will instead evoke the philosopher Henri Delacroix in his definition of language, which he describes as “one of the instruments that transform the chaotic world of sensations into a world of objects and representations”. [1]
Kenny Dunkan invites us to thus explore his own intimate chaos in the form of a kaleidoscopic mise en abime. Photographs like wallpaper, albums, visual notes cover the floor and the walls, like a treasure hunt, like the most immediate illustration of its fragmentation. It is the chaos of the world of sensations evoked by Delacroix whose intimate cartography the artist has wanted to draw, in two movements, as in music: memory and identity. Memory is the Caribbean, where he is from, Guadeloupe and, by extension, the entire New World. Memory cannot be detached from history, especially that of colonisation and slavery. A history marked by branding irons and that must be rewritten, reinvented, exorcised. But there is also, perhaps more vivid and more organic, perceptive memory. This set of ruins, to use the expression of Toshomé Gabriel, from which one endlessly rebuilds, in search of a new syncretism.
This syncretism, between fantasies and memories, falls strongly within the present and its actuality. References to Amerindian hammocks, sacred sculptures and a re-examined cosmogony, profane and sacred rites. A kind of very personal cabinet of curiosities in which each object contains a meaning and delivers a piece of the story told by the artist. The body is an essential element of this installation. Like a metaphor that would tell stories that words don’t know, as Henri-Pierre Jeudy says: “Images of the body do not concern the body as an isolated entity, they happen simultaneously as images of the world. And language only allows us to organise arbitrary classifications that will make the meaning of interpretation always hover near illusion.” [2]
Rather than being a victim of this famous illusion UNDERLINED by Jeudy, Dunkan prefers to use it to his advantage, especially in the mises en scène of his own body in a deliberate attempt to break down the preconceived ideas and sexualised visions of the black body. An attempt to deconstruct, to reject these clothes borrowed from history and from a form of contempt in order to exist according to one’s own rules and one’s own self-perception. Whoever mentions self-perception naturally speaks of identity. It would have been surprising if Dunkan did not give it the place it deserves. When he arrived in Paris to pursue his higher education, he probably experienced the same shock as James Baldwin did when he left Harlem: he saw himself as black, Guadeloupean, as well as provincial, no doubt.
By becoming aware of his strangeness, he also integrated the fact that he was not a fixed identity but that he carried within him the schizophrenia of his native island in an indivisible totality. By becoming aware of himself and the world around him, he became a see-er, in the words of Merleau-Ponty: “My body simultaneously sees and is seen. That which looks at all things can also look at itself and recognise in what it sees the ‘other side’ of its power of looking.” [3]
The see-er made himself a mask, like the carnival character of his memories, made himself Janus by borrowing stage costumes that, while masking them, reveal his multiple identities. Playing on the curse of Cham, he amuses himself marking off purity and impurity on ironic and sensitive notes. As though these were simply two sides of a single reality.
1 - Henri Delacroix, “Introduction. L’analyse psychologique de la fonction linguistique”, dans Le Langage et la pensée, Paris, Librairie Félix Alcan, 1930.
2 - Henri-Pierre Jeudy, Le corps comme objet d’art, Paris, Armand Colin/Masson, 1998
3 - Maurice Merleau-Ponty, L’œil et l’Esprit, Paris, Gallimard, 1964
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Les Filles du Calvaire ont le plaisir d’annoncer la première exposition personnelle de Kenny Dunkan à la galerie. Ancien pensionnaire de la Villa Médicis, Kenny Dunkan envisage Keep Going ! comme un parcours initiatique saturé d’images, de sculptures et de vidéos. Nourri de la culture caribéenne, la mode ou le design, il développe une œuvre performative et hybride qui interroge héritage colonial et identité fragmentée.
Cartographie de l’intime par Simon Njami (écrivain, narrateur, essayiste)
C’est bien d’intimité, malgré un déploiement à l’apparence chaotique, rassemblant des fragments qui constituent autant d’éléments d’un puzzle très soigneusement mise en scène qu’il s’agit. La théâtralité de l’exposition est là pour surprendre, déstabiliser, désorienter. L’artiste revendique d’ailleurs le chaos et en assume la réalité en citant Édouard Glissant : « Le chaos est beau quand on en conçoit tous les éléments comme également nécessaires. » Mais plutôt que de suivre Glissant dans le développement qu’il fait sur les cultures du monde, je convoquerai plutôt le philosophe Henri Delacroix dans sa définition du langage qu’il décrit comme étant l’ « un des instruments spirituels qui transforment le monde chaotique des sensations en monde des objets et des représentations.» [1]
C’est donc à explorer son propre chaos intime que nous invite Kenny Dunkan sous la forme d’une mise en abime kaléidoscopique. Les photographies comme des papiers peints, des albums, des notes visuelles tapissent le sol et les murs, comme un jeu de piste, comme l’illustration la plus immédiate de sa fragmentation. C’est le chaos du monde des sensations évoqué par Delacroix dont l’artiste a voulu dessiner la cartographie intime, en deux mouvements, comme en musique : la mémoire et l’identité. La mémoire, c’est la Caraïbe dont il est originaire, la Guadeloupe et, par extension, tout le Nouveau Monde. La mémoire ne peut être détachée de l’histoire, notamment celle de la colonisation et de l’esclavage. Une histoire marquée aux fers rouges et qu’il faut réécrire, réinventer, exorciser. Mais il existe également, peut-être plus prégnante et plus organique, la mémoire sensible. Cet ensemble de ruines, pour reprendre l’expression de Toshomé Gabriel, à partir desquelles on rebâtit sans cesse, à la recherche d’un nouveau syncrétisme.
Ce syncrétisme, entre fantasmes et souvenirs, s’inscrit fortement dans le présent et dans son actualité. Références aux hamacs amérindiens, aux sculptures sacrées et à une cosmogonie revisitée, rites profanes et rites sacrées. Une sorte de cabinet de curiosité très personnel dans lequel chaque objet contient un sens et livre un morceau de l’histoire racontée par l’artiste. Le corps est un élément essentiel du dispositif. Comme une métaphore qui dirait des histoires que les mots ignorent, comme le dit Henri-Pierre Jeudy : “ Les images du corps ne concernent pas le corps telle une entité isolée, elles adviennent simultanément comme images du monde. Et le langage ne permet d’organiser que des classifications arbitraires qui rendront le sens de l’interprétation toujours proche de l’illusion. ” [2]
Plutôt que d’être victime de cette fameuse illusion mentionnée par Jeudy, Dunkan préfère en user à son avantage, notamment dans les mises en scène de son propre corps dans une tentative assumée de casser les idées reçues et les visions sexuées du corps noir. Une tentative de déconstruction, de rejet de ces vêtements empruntés à l’histoire et à une forme de mépris pour exister selon ses propres règles et selon sa propre perception de soi. Qui dit perception de soi parle naturellement d’identité. Il eut été surprenant que Dunkan n’y accordât pas la place qu’elle mérite. En débarquant à Paris pour poursuivre ses études supérieures, il a sans doute éprouvé le même choc que celui qu’éprouva James Baldwin en sortant de Harlem : il s’est vu Noir, Guadeloupéen, provincial aussi, sans doute.
En prenant conscience de son étrangeté, il a également intégré le fait qu’il n’était pas une identité figée mais qu’il portait en lui la schizophrénie de son île natale en une totalité insécable. En prenant conscience de lui-même et du monde qui l’entoure, il est devenu voyant, selon les termes de Merleau-Ponty : “ Mon corps est à la fois voyant et visible. Lui qui regarde toutes choses, il peut aussi se regarder, et reconnaître dans ce qu’il voit alors l’“autre côté“ de sa puissance voyante. ” [3]
Le voyant s’est fait masque, comme le personnage du carnaval de ses souvenirs, s’est fait Janus en empruntant des costumes de scène qui, tout en les masquant, dévoilent ses identités multiples. Jouant sur la malédiction de Cham, il s’amuse à égrener sur des notes ironiques et sensibles la pureté et l’impureté. Comme s’il s’agissait là, simplement, des deux faces d’une réalité unique.
1 - Henri Delacroix, « Introduction. L’analyse psychologique de la fonction linguistique », dans Le Langage et la pensée, Paris, Librairie Félix Alcan, 1930.
2 - Henri-Pierre Jeudy, Le corps comme objet d’art, Paris, Armand Colin/Masson, 1998
3 - Maurice Merleau-Ponty, L’œil et l’Esprit, Paris, Gallimard, 1964
