Ended Feb 1
Than Hussein Clark
Despair
Dec 12, 2024 – Feb 1, 2025
More from Than Hussein Clark on Gallop
Lors de notre entretien pour préparer ce texte, Than tente de retracer la conception d’une exposition maintes fois reportée. Interrompu par des tragédies personnelles ou collectives, son projet a connu différentes versions, certaines délaissées au gré de ses recherches ou remises à plus tard. Porté par une logorrhée habitée et chaotique, il me fait zigzaguer sur les traces de personnages plus ou moins connus de la première moitié du XXe siècle : Pierre-Lucien Martin, relieur d’art parisien durant la seconde guerre mondiale (il aurait eu entre les mains le premier manuscrit des Bonnes de Genet), Philip R. Perkins, peintre américain orbitant autour du demi-monde pédé New Yorkais des années 40 et ami des fondateurs du magazine View (Charles Henri Ford et Parker Tyler), ou encore Charles de Beistegui, fastueux héritier franco-mexicain, décorateur et collectionneur d’art, à l’origine du sulfureux “Bal du siècle” tenu en 1951 au Palais Labia à Venise, dont il fut le propriétaire. Puis viennent les A-listers : Marcel Duchamp, Greta Garbo, Marcel Broodthaers ou encore Joseph Beuys. Perdu dans la complexité d’une conversation à tiroirs, je réalise soudain que j’assiste, absorbé, à une démonstration de queer gossip : cette pratique historio-spéculative qui mobilise la rumeur ou le commérage pour embrasser les manques et les incertitudes de l’histoire. En collectionneur assidu de memorabilia et de récits minoritaires, Than Hussein Clark explore l’épaisseur historique des vies queers du XXe siècle : il en cherche les traces et en exhume les histoires intimes, se demandant comment certaines trajectoires individuelles auraient pu, ou non, se croiser.
Pour Despair, il s’intéresse au cinéaste Rainer Werner Fassbinder et à son film éponyme de 1978, adapté d’un roman de Vladimir Nabokov. Dirk Bogarde y joue le propriétaire d’une usine de chocolats, Hermann Hermann, qui orchestre sa disparition après avoir rencontré son doppelgänger. Pour autant, c’est le retrait de la vie publique de Greta Garbo, actrice suédo-américaine et star du cinéma muet, qui traverse cette exposition. Dans l’un des six cabinets que l’artiste présente, un damier est investi par une variation de la célèbre phrase de Joseph Beuys, “le silence de Duchamp est surestimé”.[1] Tirée d’une action de 1964 qui critiquait la décision de l’artiste de quitter l’art pour se consacrer à l’écriture et aux échecs, elle s’adapte ici au silence de Greta Garbo, auquel personne ne prêta la même portée intellectuelle. C’est un point de départ pour réfléchir à la question de la disparition, du manque, et d’une négativité productive.
L’exposition est habitée de montages photographiques qui offrent à Greta Garbo et Dirk Bogarde un espace pour se rencontrer, sur fond de clichés polaroïds volés dans la Rothschild bank de Londres et d’objets consacrés par Duchamp. On y croise également des photographies du corps du père de l’artiste affublé d’un costume du Capitaine Crochet, réalisées peu après son décès. Le personnage de Peter Pan, hanté par un crocodile et une horloge, campe ici une figure de la finitude humaine. Chacun des cabinets présentés par l’artiste est marqué par l’influence de l’architecte et décorateur d’intérieur Emilio Terry, et enclos un ready-made : un bateau réalisé à partir de métronomes, un modèle architectural de la fameuse salle blanche de Broodthaers, un dessin originel de Philip R. Perkins, ou encore un tableau ayant appartenu au père de l’artiste.
Sur le fil de l’héritage d’un art conceptuel auquel il n’a jusqu’ici prêté que peu d’attention (trop hétéro), Than Hussein Clark considère la question d’un ready-made queer qui s’intéresserait à la provenance plutôt qu’à la fonction d’un objet. On pourrait se demander quelle est la force de commérage des objets qui véhiculent les histoires queers : comment nous permettent-ils de tracer des lignées, de produire des incarnations des vies qui nous ont précédées ? Dans son ouvrage “Between You and Me” (2005), l’historien Gavin Butt s’intéresse au ragot comme méthodologie relationnelle queer : une action qui maintient le processus de filiation d’une communauté artistique tout en déconsacrant l’archive comme matériau historique fixe et stable. Dans cette exposition, le souci de produire des appartenances tout en maintenant une puissance d’irrationalité des œuvres d’art est central : d’où l’amour de l’artiste pour l’irrévérence et l’anachronisme du collage. On retrouve également son intérêt pour un design affectif, hanté par le spectre du fonctionnalisme. Derrière les portes des cabinets, des squelettes-soubrettes semblent danser ou s’agiter, et le souvenir de Jean Genet n’est jamais loin.
—Thomas Conchou, décembre 2024
1 - “Das Schweigen von Marcel Duchamp wird überbewertet.”










